La crise du lait encore à la Une

par Béatrice Millésime 8 octobre 2009

Critiqués pendant des années, car limitatifs, les quotas laitiers sont finalement devenus des sortes de bouées de sauvetage auxquelles se raccrochent les producteurs laitiers. Ces quotas, dont la mise en place remonte à 1984, garantissent aujourd’hui un certain niveau de rémunération et leur suppression annoncée inquiète tandis que les prix du lait dégringolent. Dans la mesure où la commission européenne, et en premier lieu sa responsable « agriculture », Mariann Fischer Boel, n’a eu de cesse d’annoncer la fin des quotas pour avril 2015, les agriculteurs attendent une régulation du marché. Pour les producteurs laitiers indépendants, la réunion du lundi 5 à Bruxelles va dans ce sens. Pour les organisations syndicales, c’est tout le contraire.

Entre espoirs et colère

« Mépris », sentiment « de ne pas avoir été entendu », les propos tenus par la Confédération paysanne, traduisent sa déception. « C’est la tendance la plus dérégulatrice qui l’a emporté », a exprimé le syndicat, qui espérait au sortir de la réunion du 5 octobre des « mesures d’aides immédiates », « une annonce porteuse d’avenir » et non une « réflexion à long terme ». Selon le syndicat, la mise en place d’un groupe d’experts cache une réalité évidente : le report, voire l’abandon, de « réponses aux attentes légitimes des producteurs laitiers ». La création d’un groupe de travail « relève du mépris envers les producteurs de lait dont le désespoir croît en même temps que la pile de factures impayées » poursuit la Confédération paysanne.

Outre la mise en place, à terme, d’un marché, le groupe d’experts devrait réfléchir à la généralisation d’accords entre les laiteries et les producteurs. Ce que condamne la plupart des syndicats à l’exception de la FNSEA, signataire d’un accord sur le sujet avec Michel Barnier. « La contractualisation permettrait de planifier un peu la production » confirme Rémy Fourcade, président de la FDSEA. « Dans la mesure où elle se fait sur plusieurs années, elle aide à avoir une vision sur le moyen terme. » Pour le syndicat majoritaire, un contrat est toujours mieux qu’un système libéral. « C’est une forme de régulation, même si cela reste en deçà de ce que les producteurs peuvent espérer. » Pour la FDSEA, la meilleure solution serait de conserver le système de quotas. « Enterrer les quotas, c’est entériner une baisse des prix », martèle le leader syndical, qui explique pourquoi le point de vue de la FDSEA a changé sur les quotas au fil des années. « Lorsque la Fédération les critiquait, c’est parce que les producteurs avaient par ailleurs des prix garantis. Il y avait un stockage du lait et du beurre qui permettait ces prix. » Ces derniers ayant chuté, les quotas ne sont plus vus comme une mesure malthusienne mais comme le moyen de faire face, même si le fait de limiter la production n’induit pas forcément une augmentation des prix. Ceux-ci avoisinent aujourd’hui les 28 centimes le litre. « C’est mieux que rien » considère la FDSEA. C’est moins que rien, critiquent le Modef et les laitiers indépendants, qui souhaitent un litre à 40 centimes.

Pour l’Association des producteurs indépendants, qui affirme connaître une recrudescence des adhésions dans le Gers, la réunion du 5 va dans le bon sens. « Je suis très content », indique ainsi le représentant départemental, Laurent Pheye. « On ne pouvait parler de prix tant que l’on ne parlait pas de régulation. L’Europe tend aujourd’hui vers cette régulation. » C’est en tout cas ce qu’a laissé entendre le ministre Bruno Le Maire, qui a déclaré que tous les pays européens « étaient d’accord pour construire une nouvelle régulation européenne du marché du lait en remplacement du système des quotas ».

Confiant, donc, Laurent Pheye estime que l’Europe est en train de rompre avec la politique de Mariann Fischer Boel qui, si elle était poursuivie, « causerait la disparition de tous les laitiers du Sud-Ouest. » Comme la Coordination rurale, les indépendants prennent le modèle canadien en exemple où des quotas sont établis au mois. « Pourquoi passer des contrats avec des industriels, pourquoi produire plus qu’un tel niveau ? Ce qu’il nous faut, ce sont des prix de base européens qui tiennent compte du marché et des coûts de production » souligne Laurent Pheye. Au Canada, le prix du lait atteint les 45 centimes, « et les consommateurs paient le litre moins cher, c’est donc possible de faire de même ici. Et puis, avoir un prix à 40 centimes le litre nous permettrait de sortir de la crise, cela ne veut pas dire que nous sortirions de la pauvreté. Nous aurions un Smic mais pas horaire. » L’approche de la fin de l’année et des bilans comptables n’augurent rien de bon, selon Laurent Pheye. « La plupart des gens ont pris conscience des problèmes à la fin 2008. L’année 2009 va être catastrophique et je ne vous parle pas de 2010. »

Pas d’unité syndicale en vue

La question agricole ne va pas attendre les conclusions de juin pour être à nouveau évoquée par l’Europe. Le conseil agricole, qui se réunira le 19 octobre, devrait aborder la question des aides d’urgence destinées à endiguer la baisse des prix. C’est notamment lors de ce conseil que sera étudiée la proposition de la Commission de prolonger la période d’intervention. La Commission a apparemment prévu d’affecter cette année jusqu’à 600 millions d’euros à des mesures de soutien du marché et payer 70 % des paiements directs six semaines plus tôt, à partir du 16 octobre. Par contre, Mariann Fischer Boel n’a pas caché son scepticisme quant à l’attribution par les gouvernements européens d’une enveloppe supplémentaire destinée aux éleveurs laitiers. « Je ne suis pas certaine que les ministres des Finances soient favorables. Nous dépensons 5 milliards d’euros aujourd’hui pour augmenter le prix du lait à 3,5 centimes par litre », a-t-elle déclaré avant d’ajouter que l’Union ne dispose pas d’un budget suffisant pour financer des mesures à plus court terme. « Au vu du budget 2010 de la PAC, nous disposons de marges de manoeuvre extrêmement limitées. Et pour dégager de nouvelles ressources, il faudrait demander aux Etats membres de payer plus ou de réduire les subventions à d’autres secteurs que le lait », a-t-elle ajouté.

Les producteurs laitiers ne désarment donc pas. La Confédération paysanne demande aux producteurs « de poursuivre la lutte pour obtenir un revenu et les conditions indispensables pour qu’il soit pérenne ». La Coordination rurale ne dit pas autre chose, mais ajoute qu’elle le fera sans s’associer au mouvement annoncé par la FDSEA et les Jeunes Agriculteurs. Ces derniers ont en effet indiqué qu’ils organiseront une journée morte à Auch le 12 octobre, journée dont la Coordination ne veut absolument pas entendre parler. « La CR 32 maintient que la meilleure façon de défendre le revenu des agriculteurs était de soutenir la grève du lait au lieu de la combattre, et de la dénigrer », condamne Thierry Guilbert, président, dans un communiqué. « Il ne faut pas oublier que c’est la Fédé qui a signé l’accord sur le prix du lait à 0,28 € le litre. ». Selon lui, « la Fédé est seule responsable de la dégradation du revenu des agriculteurs. Nous ne pouvons pas cautionner un syndicat qui sur le terrain fait croire qu’il défend les intérêts des paysans tout en signant le contraire à Paris. »

Même son de cloche du côté de la Confédération paysanne, qui écarte toute idée de manifestation commune avec la FDSEA. « N’oublions pas que Mr Barnier, alors encore ministre de l’Agriculture a signé avec ses collègues européens, la fin des quotas laitiers avec la bénédiction de la FNSEA, « cogestion oblige » ; ainsi que les prix à la baisse qui ont été négociés entre les industriels et la FNPL (Fédération nationale des producteurs de lait), branche laitière de la FNSEA, au sein d’une interprofession de laquelle sont exclus les autres syndicats », indique le syndicat. Et d’ajouter : « L’unité syndicale est un leurre qui ne sert qu’aux plus nantis, entrepreneurs, agri-managers. Alors, ne nous laissons pas charmer par les sirènes de la FNSEA et ne nous laissons plus traire. »

La journée du 12 donnera une nouvelle occasion à la FDSEA et aux JA de dénoncer « la dérégulation des marchés agricoles depuis une quinzaine d’années, et la chute inexorable des cours quelle que soit la production », explique Rémy Fourcade. Et d’ajouter : « Ce sont les laborieux qui manifestent. Les parasites d’en haut et d’ailleurs n’y sont pas. »



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