« L’agriculture est quelque chose de trop important pour être laissée au marché »

par Béatrice Millésime 2 juin 2009

Route 124. N’est-il pas plus difficile de faire campagne aujourd’hui qu’en 2004 lorsque l’on est socialiste ?
Françoise Castex. En 2004, l’électorat français n’était pas plus mobilisé qu’aujourd’hui. Le taux de participation avoisinait les 50 %, et il était déjà plus bas que pour les Européennes de 1999. La différence pour les socialistes, c’est que notre électorat était davantage mobilisé en 2004. Nous venions de gagner les élections régionales et cela avait été une revanche par rapport à la présidentielle de 2002. Beaucoup d’électeurs avaient choisi de voter utile. Pour autant, il n’y avait pas plus de monde dans les meetings, les médias ne s’intéressaient pas plus à l’Europe qu’aujourd’hui.
Et l’épisode « traité constitutionnel » n’a t-il pas changé la donne ?
C’est évident que ceux qui, à gauche, ont voté non, sont démobilisés. Mais ils ne le sont pas beaucoup plus qu’à droite. Le « non » se partage entre le PS (moi-même, j’ai voté non), le Front de gauche et le NPA. C’est sûr que la nouveauté du Front de gauche le rend attractif. Et le PS pâtit d’un déficit d’image. La droite est également divisée mais on n’en parle pas autant que le PS. La différence, c’est que chez nous, les débats internes sont transparents.

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Françoise Castex

N’est-ce pas frustrant lorsque l’on a été député européen de n’entendre parler que de politique intérieure ?
C’est un mandat frustrant par rapport à ce qu’on peut faire savoir. On mène des débats importants et le vote se fait dans l’indifférence générale, notamment médiatique.

L’une des critiques faites par les petites listes est que les votes au Parlement européen se font en général à l’unanimité des voix du PSE et du PPE.
C’est une affirmation contre laquelle je m’insurge et que je considère malhonnête. Au Parlement, on vote des textes qui ont des niveaux d’importance différents. On vote des résolutions, des directives, des règlements. L’assemblée plénière se réunit tous les mois. Un gros tiers des votes concernent des textes applicatifs, qui se votent effectivement souvent à l’unanimité. Par contre, lorsque l’on passe aux orientations et aux votes d’actualité, le clivage gauche/droite est identique à celui que l’on voie sur le plan national.
Il arrive que l’on vote des amendements ensemble mais c’est assez rare. Lorsque l’on parle de « culture du compromis » concernant le Parlement européen, on ne dit jamais que c’est une méthode de travail et non une fin en soi. Lorsque le Parlement se saisit d’un texte qui est présenté par la commission, commence alors un travail de négociation entre les partis politiques pour voir sur quoi on est d’accord ou ce qui nous oppose. On trouve ensuite un compromis sur quelques points, on construit une formulation sur laquelle tout le monde est d’accord. Mais quand on a épuisé les possibilités de compromis, on retrouve le clivage gauche-droite. En France, lorsque l’on parle de compromis, on entend toujours compromission.

Lorsque l’on écoute les représentants des principales listes lors de cette campagne, on a quand même l’impression que sur beaucoup de points, vous êtes d’accord. C’est un effet d’optique. Evidemment que tout le monde est pour la justice sociale, la sécurité alimentaire, le développement durable. Mais ce n’est pas là que se fait le clivage. Ce n’est pas sur les intentions nobles. Mais plutôt sur ce que l’on met derrière ces intentions. Et quels moyens on se donne pour les atteindre.
Il y a par exemple contradiction lorsque d’un côté on parle de développement durable et de l’autre on promeut une agriculture mondiale qui tend à spécialiser les zones de production. On se prive de productions européennes et d’emplois. C’est vrai pour l’agriculture mais c’est également vrai pour le commerce en général. Une des réformes que nous proposons pour le développement durable est que les négociations au sein de l’OMC (1) ne se fassent pas au moindre coût mais prennent en compte les effets néfastes du commerce mondial. Je suis favorable au fait d’enlever l’agriculture des négociations de l’OMC.
Quand on parle de sécurité alimentaire, nous avons également des différences avec la droite : suppression des quotas laitiers, surproductions, nous n’en voulons pas. Organiser la production agricole permet d’éviter la surproduction, l’effondrement des prix et la faillite des producteurs.

Concernant la réforme de la PAC, les députés élus vont-ils avoir beaucoup de marge de manœuvre ou tout est-il déjà dans les tuyaux ?
Le rôle du Parlement nouvellement élu va être essentiel pour la réforme de la PAC. Jusqu’à maintenant, le Parlement était simplement consulté pour les questions agricoles. L’une des résolutions du Traité de Lisbonne introduit le principe de co-décision entre le Parlement et le Conseil européen. Le premier avantage qui en découle est que les ministres de l’Agriculture ne pourront plus voter une chose au Conseil et faire l’inverse en France.
Le PS a des positions claires sur l’agriculture. Nous sommes contre une agriculture productiviste qui ferait la part belle à une production non contrôlée. Nous sommes pour le contrôle des prix avec le maintien des quotas, qu’il faut ajuster au coup par coup, avec des prix garantis. Il faut réaffirmer que l’objectif premier de l’agriculture est l’alimentation et distribuer notre production à l’intérieur de l’Europe.
Il faut produire pour nourrir et non pour exporter. Il faut diversifier les circuits, qu’il y ait des circuits courts, longs etc. et maintenir une production sur tous les territoires. Cela limitera les coûts de transport et la pollution. Qui dit pour autant agriculture non productiviste ne dit pas pour autant agriculture non compétitive. Il faut favoriser le bio, favoriser une agriculture créatrice d’emplois.

Ce que vous décrivez est-il possible dans le Gers ?
Non seulement possible mais souhaitable. Vu notre relief, nos paysages, notre tradition agricole, le département ne sera jamais compétitif par rapport à des zones où les surfaces agricoles sont immenses, où l’agriculture est productiviste.

Peut-on vivre de sa production ? C’est un vrai sujet de clivage avec la droite qui, prenant le prétexte qu’il y a eu crise alimentaire et augmentation des prix, en profite pour dire que l’on n’a plus besoin de protéger l’agriculture européenne en la subventionnant.
Que les producteurs européens soient amenés à produire au prix du marché mondial serait un piège qui se refermerait sur l’agriculture gersoise qui ne sera jamais concurrentielle. Nous voulons une agriculture écologique, sociale et de qualité, une agriculture organisée et aidée. L’agriculture est quelque chose de trop important pour être laissée au marché.

Chacun reconnaît néanmoins que 20 % des agriculteurs touchent 80 % des subventions.
Oui, cela est scandaleux. Mais on ne mettra pas un terme à ce scandale en publiant les subventions versées aux uns et aux autres. Cela ne fait que créer des jalousies. Les gens vont se renseigner sur leurs voisins et ne vont pas aller voir dans les autres régions, car pour accéder aux données, il faut avoir des informations précises sur le nom des sociétés et leur localisation.
On ne peut pas défendre l’agriculture de proximité et familiale, lui imposer des normes strictes sans donner de contreparties financières. Il faut défendre la PAC même si elle n’est pas parfaite. Même si les aides aux produits ou la politique de la jachère ont été favorables aux grosses productions. Il faut la défendre et l’améliorer.

C’est vrai que vu de l’extérieur, la mise en place des DPU (2) surprend.
C’est l’exemple même de décisions technocratiques.

Quelles sont vos propositions pour les OGM ?
Nous sommes pour le respect du moratoire, en particulier pour le Mon 810. Mais nous considérons qu’il faut qu’il y ait recherche, à condition qu’elle soit publique. Je suis hostile à une politique de monopole pour la création et la commercialisation de semences OGM, une politique qui crée des marchés captifs pour le traitement.
Et il ne faut pas oublier que la France ne respecte pas la directive 2002 sur les OGM et qu’elle paie chaque jour des sommes importantes pour cela.

Concernant les services publics, les socialistes ne sont-ils pas un peu gênés, eux qui sont à l’origine de ce qui se passe aujourd’hui à La Poste ?
Ouvrir les services publics à la concurrence n’oblige pas à privatiser la Poste. Par contre, ça expose le service public à la concurrence de n’importe quel opérateur privé. Je regrette cela. Je n’étais pas favorable à la levée du monopole. Pour les colis et les paquets, peut-être mais les lettres, non. Ce marché représente 1 % du PIB en Europe, c’est un marché énorme. Mais on pourrait très bien stopper cela avant sa mise en application.
La levée du monopole détruit la possibilité de péréquation. Or un service public n’est possible que s’il y a monopole.

Et concernant les transports ?
Nous sommes favorables à une augmentation du budget, y compris dans cette période de crise. Nous souhaitons le recours à l’impôt sur les sociétés qui profitent de l’ouverture du marché, et le recours à l’emprunt. Car on a besoin de faire des plans de relance par l’investissement et la création d’emplois.
Les grands travaux, notamment d’infrastructures et de transports, sont primordiaux pour booster la croissance et l’aménagement du territoire européen. Un budget européen digne de ce nom ne devrait pas consacrer 8 MdE aux transports mais 30 ou 40.
Notre Région pourrait en profiter. Il faut que la 124 soit bouclée, de même que la RN 21, il faut faire venir le TGV, développer le ferroutage, réaliser un axe transpyrénéen. Il y a des tas de choses à faire pour désenclaver notre région et le département.

(1) Organisation mondiale du commerce
(2) Droits à paiement unique.



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