Développement du photovoltaïque : jusqu’à quand ?

par Béatrice Millésime 14 décembre 2009

Evoquer l’installation de centrales photovoltaïques revient pour ERDF (Electricité Réseau Distribution France) à répéter une phrase désormais connue de tous les porteurs de projet : « Les premiers arrivés seront les premiers servis ». D’après la filiale d’EDF, en charge du développement et de l’exploitation du réseau public de distribution d’électricité, cela ne signifie pas que le réseau en question soit limité en terme de capacité globale, mais que les travaux de raccordement seront bientôt trop coûteux. Au-delà de ce problème financier se pose également la question de la viabilité économique du photovoltaïque et de son avenir. Explications et tour d’horizon gersois.

La demande d’installation de centrales photovoltaïques est en hausse dans tout le Sud-Ouest, où les demandes de raccordement sont passées de 4 par mois en 2007 à 1000 en 2009. Le Gers est l’un des départements en pointe. ERDF reçoit entre 100 et 150 demandes émanant de particuliers chaque mois, et traite actuellement une cinquantaine de projets menés par des agriculteurs, des entreprises ou des collectivités locales. Projets pour lesquels ERDF a déjà fait études et propositions. Les files d’attente commencent à s’allonger.

Entre 6 mois et un an et demi d’études

C’est une équipe de cinquante personnes qui travaille sur les projets de centrales photovoltaïques chez ERDF Midi-Pyrénées. Pour chaque demande de raccordement, une étude est réalisée. Elle porte sur les aspects techniques et financiers des projets, et évalue le coût d’investissement. Plus le temps va passer, plus les projets seront nombreux, et plus leur coût sera important, à tel point que, selon le délégué départemental d’ERDF, « certains projets vont devenir tellement coûteux qu’ils ne pourront pas se faire ». Christian Bresson explique en effet que « chaque client se raccorde au même réseau, dans un secteur donné, et s’il faut faire des travaux, s’il faut remplacer un transformateur, s’il faut construire des réseaux supplémentaires, c’est à sa charge exclusive. » Au bout d’un moment, en fonction du nombre de projets et des travaux d’aménagements, il faudra faire des investissements importants, et ce sont les derniers arrivés qui paieront. Pour l’instant, en moyenne, il faut compter 100 euros le mètre linéaire pour se raccorder au réseau.

Les projets menés par les particuliers concernent des centrales d’une puissance maximale de 3 kilowatt-crête (kWc), soit 30 m2 de panneaux solaires (1), les professionnels, parmi lesquels les agriculteurs, installent des centrales d’une puissance allant, le plus souvent, de 40 à 200 kWc, quant aux fermes solaires, elles ont des puissances dépassant les 3 mégawatts-crête. La centrale de Saint-Clar aura une puissance de 8,9 MW et celle de Miradoux de 8,5 MW. Les travaux de cette dernière, menés par Cegelec, devraient être lancés au mois de janvier. Il aura fallu entre 18 mois et 2 ans à ERDF pour étudier le dossier.
Lorsqu’il s’agit d’un projet de particuliers, la société rend son étude au bout de six mois, et elle a besoin d’une petite année pour un projet agricole. ERDF n’intervient qu’une fois les permis de construire obtenus, si permis il doit y avoir, c’est-à-dire si le projet photovoltaïque n’est pas mené sur un bâtiment existant ou si le projet est très dimensionné. Dans le cas contraire, seule une déclaration préalable de travaux doit être faite en mairie… mairie qui n’a pas autorité pour refuser le projet. La seule décision négative qui peut être prise à ce stade-là émane des Architectes des bâtiments de France lorsqu’il s’agit d’un site classé.

Les agriculteurs s’organisent

Les délais pour l’obtention d’un permis de construire ou les refus opposés à certains projets menés par des agriculteurs ont alimenté le débat au cours des derniers mois, les services de l’Etat ne voulant pas que le Gers se transforme en toitures photovoltaïques et les agriculteurs souhaitant, eux, dégager des revenus supplémentaires.
Le mécontentement des agriculteurs a débouché sur la création de groupes de travail où DDEA et agriculteurs (FDSEA et JA) se réunissent chaque mois pour évoquer l’avancée des dossiers. « Tout le monde a mis de l’eau dans son vin » explique la chambre d’agriculture. « Les relations se sont améliorées ». Et le bureau de la chambre a convenu, en septembre, que la priorité devait être mise sur le développement du photovoltaïque en toiture pour que la vocation première des sols reste la production, et que si projet de nouveau bâtiment il y avait, il fallait qu’il soit utile à l’exploitation.

Les demandes des agriculteurs sont exponentielles. Entre le début du mois de juillet et la fin du mois de novembre, la DDEA a reçu 260 demandes de permis de construire, soit autant que dans les six années précédentes. 88 permis ont été accordés, représentant 125 000 m2 de panneaux photovoltaïques, 48 ont été refusés car ils ne répondaient pas aux exigences : une utilité agricole et une insertion paysagère, et 124 dossiers sont en cours d’instruction. Entre le mois de janvier et le mois de juin, 17 dossiers avaient été autorisés, représentant 19 000 m2 de panneaux.
Le nouveau dispositif tarifaire, dévoilé par Jean-Louis Borloo en septembre dernier, n’est certainement pas étranger à cet accroissement des demandes. A partir du 1er juillet 2010, en effet, les bâtiments non clos ou mi-couverts ne seront plus concernés par un prix de rachat de l’électricité à 60 centimes comme c’est le cas aujourd’hui, mais par un nouveau tarif, à 45 centimes. Les hangars agricoles sont directement concernés.

D’après le Syndicat National pour la Défense de la Production d’Energie Photovoltaïque, seules trois centrales de plus de 36 kwc sont reliées au réseau dans le département. Né au mois d’août dernier dans le Gers, ce Syndicat a été créé par et pour les agriculteurs dans le but d’aider tous ceux qui souhaitent monter des projets. Permis de construire, discussion avec les banques, recherche d’entreprises, tous les sujets sont abordés par ce Syndicat qui recense 200 adhérents majoritairement situés dans le Gers, mais pas seulement. Sa dernière réunion s’est tenue à Fleurance, jeudi 10 décembre.
« Nous adhérons totalement à l’idée que le bâtiment sur lequel on souhaite poser des panneaux ait une utilité agricole », explique Eric Lamothe, membre du bureau. « Nous ne souhaitons pas voir développer des projets comme il en arrive, montés par des investisseurs qui ne sont ni plus ni moins que des financiers et qui proposent aux agriculteurs de bâtir gratuitement des hangars pour installer leur centrale. Dans notre philosophie, nous préférons que les agriculteurs investissent pour eux-mêmes. »

La chambre d’agriculture s’est également emparée de la question et développe une démarche d’accompagnement technique, administrative, financière. « 140 agriculteurs ont réalisé une pré-étude de faisabilité sur des bâtiments à construire ou existants » précise le service technique, « et 75 sont dans une démarche approfondie. 50 projets ont abouti à la signature d’un marché avec une entreprise après appel d’offres. » Les projets en question ont une puissance moyenne de 80 à 90 kw-crête, représentant 650 m2 de panneaux. Selon la chambre d’agriculture, l’investissement est de 4 à 5 euros par watt-crête, et il faut compter une dizaine d’années pour avoir un retour sur investissement. Un porteur de projet de 36 kw-crête peut ainsi s’attendre à un gain annuel pendant 20 ans de 10 000 euros hors taxes, charges déduites.

Les collectivités s’y mettent

Elles aussi intéressées par l’intérêt financier du photovoltaïque, les collectivités se retrouvent également régulièrement aux côtés de la DDEA pour évoquer des projets de centrales. Des commissions se réunissent pour examiner les projets en amont « et éviter que ne se multiplient les refus », indique Alain Broseta, vice-président de l’association des maires du Gers. Ce que craignent les élus est que la règle des « premiers arrivés, premiers servis » les desserve. Ils aimeraient une « plus juste répartition » des projets. Mais, à ce jour, seules 15 communes seraient porteuses d’un projet dans le département.

Le conseil général, pour sa part, n’a pas tardé à faire connaître son intérêt pour le photovoltaïque, bien que n’investissant pas directement. Il a signé un bail de 25 ans avec la société Suntrack, dont le siège se situe dans le Vaucluse et qui a une filiale à l’Isle-Jourdain. Le contrat porte sur l’installation de panneaux sur les toits de neuf collèges : Condom, Eauze, Aignan, Plaisance, Fleurance, Auch, Miélan, Riscle et Samatan. Les premiers travaux devraient commencer pendant les vacances de février, l’objectif étant que les installations soient faites avant l’été. 6671 m2 de panneaux vont ainsi être posés représentant une puissance de 845 kwc. « L’énergie produite sera de 875 000 Kwh et cela permettra d’éviter de rejeter 75 tonnes de CO2 », précise le Département. Le coût du projet est entièrement pris en charge par la société Suntrack qui investit 4,5 millions d’euros et qui attend un retour sur investissement en moins de dix ans. L’électricité produite sera revendue 60 centimes d’euros à EDF.

Quel avenir pour le photovoltaïque ?

Si l’évolution du coût des travaux de raccordement pose question, l’avenir même du photovoltaïque est un sujet d’interrogation. Comment peut-on considérer comme économiquement viable le fait que l’électricité, qui est achetée 11,25 centimes d’euros le kwh, toutes taxes comprises, par un particulier, soit revendue à EDF entre 32 et 60 centimes d’euros selon que la centrale est située au sol ou intégrée au bâti ? Certes, on peut admettre qu’il est plus intéressant pour EDF d’acheter de l’électricité à des professionnels ou particuliers plutôt que de l’importer comme elle le fait aujourd’hui (2), mais tout de même. N’y a-t-il pas le risque que le particulier voit, demain, augmenter certains postes de sa facture EDF, comme la « contribution au service public d’électricité » par exemple, lui qui participe déjà au financement des crédits d’impôt autorisés par l’Etat pour encourager l’accès aux énergies renouvelables ?

D’après ERDF, 70 % des coûts d’une centrale concernent l’achat du matériel. Les coûts des panneaux peuvent-ils baisser de manière significative ? Leur rendement augmenter fortement ? L’avenir est-il à l’autoproduction plutôt qu’à une revente totale à EDF ?

Quoiqu’il en soit, et de l’avis de beaucoup, le développement du photovoltaïque atteindra très bientôt ses limites. S’il est aujourd’hui intéressant pour deux raisons : le prix d’achat de l’électricité d’un côté et le crédit d’impôt accordé aux particuliers de l’autre, rien ne dit que l’un et l’autre seront maintenus à l’avenir. Jean-Louis Borloo a indiqué que les tarifs ne baisseraient pas jusqu’à la fin 2012. Qu’en sera-t-il après le 1er janvier 2013 ? La filière photovoltaïque sera-t-elle suffisamment développée ? Le Grenelle de l’Environnement a prévu de porter à au moins 20% en 2020 la part des énergies renouvelables dans la consommation d’énergie finale, soit un doublement par rapport à 2005.

(1) Le watt-crête (Wc) est l’unité de puissance d’un capteur photovoltaïque.
(2) Thierry Stigliani président du Syndicat National pour la Défense de la Production d’Energie Photovoltaïque a indiqué dans son discours introductif de la réunion du 10 décembre que « cette année, la France va importer pour la 1ère année depuis 10 ans, de l’électricité, pendant quelques semaines de mois d’hiver, une quantité équivalente à la production de 4 réacteurs nucléaires, qui va nous coûter 1 milliard d’euros. »



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