Des milliers d’arbres par terre :
et maintenant ?

par Béatrice Millésime 2 février 2009

L’inventaire reste à faire, mais au fil des jours, et de bouches à oreilles, certains avancent des chiffres. Ainsi, selon le président de la Coopérative des producteurs de bois, Arnaud de Castelbajac, « ce sont 30 000 ha qui ont été touchés », dont une grande partie dans le Bas et le Haut Armagnac. Jusqu’au samedi 24 janvier, le Gers comptabilisait 81 700 ha de forêts (1). « La tempête a ravagé entre 500 000 et 1 million de mètres cubes de peupliers, pins, chênes », estime le professionnel.
La forêt gersoise est possédée à 95 % par des propriétaires privés. Ils sont au nombre de 46 000 - dont 15 % sont des exploitants agricoles - et 4 800 d’entre eux possèdent plus de 4 hectares de bois. Parmi eux, Christophe Rande, agriculteur à Estang.

Un véritable cataclysme

« Nous n’avons jamais rien connu de tel et les anciens, qui ont pourtant vécu la guerre, disent n’avoir jamais vu ça. » Christophe Rande a perdu 4 des 15 hectares de chênes que possède sa famille depuis quatre générations. « Les bois étaient déjà là au début du XIXe siècle » souligne-t-il. « Lorsque j’ai reçu cette forêt en héritage, je l’ai débarrassé du bois qui n’était que du bois de chauffage. Il ne restait donc que des chênes dominants, tous centenaires. » Les vents extrêmement violents de la semaine dernière ont eu raison d’une partie d’entre eux. « Il est certain que lorsque l’on éclaircit un bois, on le fragilise car la prise aux vents est décuplée. Mais je n’en suis pas au stade des regrets. »

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Christophe Rande : "Nous n’avons jamais rien connu de semblable"

Comme les autres propriétaires forestiers, de la région armagnacaise ou d’ailleurs, Christophe Rande s’interroge sur les conséquences de tout ça. « Nous n’avons aucune expérience en la matière ; 1999 à côté, ce n’était rien. Des vents aussi forts aussi longtemps, plus que de tempête, on peut parler selon moi de petit ouragan, Ce que nous avons vécu samedi est un véritable cataclysme. » Et les journées, pluvieuses, qui ont précédé la tempête, n’ont pas arrangé les choses. Encore que… Si les sols n’avaient pas été tant mouillés, les arbres auraient-ils davantage tenu ou se seraient-ils davantage cassés ? « Je pense qu’ils se seraient cassés. Evidemment, à choisir, il vaut mieux un arbre déraciné », explique Christophe Rande. « Un bois coupé ne peut être utilisé que comme bois de chauffage s’il s’agit de feuillus, ou pour faire de la pâte à papier s’il s’agit de résineux ou peupliers. » Un chêne déraciné peut être valorisé en bois d’œuvre (charpente, traverse), un peuplier pour du déroulage (emballage).
Encore faut-il trouver les marchés. « Je ne veux pas faire de la sinistrose, indique Arnaud de Castelbajac, mais cette tempête s’ajoute à une crise majeure du bois. On se retrouve aujourd’hui avec des papeteries qui ont des pâtes à papier sur les bras, qui ne peuvent ni vendre ni acheter, et des scieries qui sont pleines. » Et lorsque les scieries n’exploitent pas le bois elles-mêmes, c’est au propriétaire de s’attacher les services d’un bûcheron.
Les questions sont donc nombreuses, y compris lorsque l’on est adhérent de la Coopérative des producteurs de bois (2) comme cela est le cas pour Christophe Rande et 2 400 autres propriétaires forestiers gersois. « Il va falloir que l’on nous dise si l’on peut mettre les bois sur le marché » explique-t-il, « et si tel est le cas, il faudra dégager les bois, les emmener au bord de la route ou sur un site de stockage et espérer pouvoir les vendre ensuite. »

Un appel à l’aide

Les propriétaires forestiers font donc appel aux pouvoirs publics pour les aider à financer le coût de la tempête, soit par des dégrèvements d’impôts, soit grâce à des prêts à taux zéro soit par des indemnisations similaires à celles versées aux agriculteurs en cas de calamités agricoles. Certes, le ministre de l’Agriculture, Michel Barnier a annoncé la mise en place prochaine d’un plan en faveur du patrimoine forestier, mais les propriétaires gersois restent circonspects. « En 1999, l’Etat avait dit qu’il dégagerait de l’argent, or si les lignes de crédit ont bien été annoncées, seulement 30 % de ce qui était prévu ont été versés chaque année » se souvient François Daney de Marcillac, administrateur du Centre Régional de la Propriété Forestière et président du Syndicat Forêt Privée du Gers. « Nous nous demandons donc aujourd’hui ce que va faire l’Etat pour nous aider. »

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Un bilan des dégâts reste à faire

Aucune aide ne sera envisageable tant qu’un bilan précis des dégâts ne sera réalisé. Il est donc prévu que l’IFN, l’Inventaire forestier national, fasse ce travail d’évaluation au cours du mois de février. Chaque propriétaire recevra également, dans les prochains jours, un document à remplir et à renvoyer aux directions départementales de l’agriculture et de la forêt. « Nous en saurons certainement plus d’ici trois semaines, tant sur l’aspect financier que sur les mètres cubes détruits » souligne François Daney de Marcillac. Pour Arnaud de Castelbajac, il ne fait aucun doute que la note sera élevée. « Exploiter du bois par terre coûte 15 à 30 % de plus que quand il est debout » précise-t-il.
Les 5 ME versés immédiatement après la tempête par le gouvernement ont déjà été utilisés. Ils ont permis de dégager les axes routiers et les chemins forestiers, comme dans le massif dévasté de la Tauziole, sur les communes d’Estang et Cazaubon. Désormais, c’est un tout autre chantier qui s’annonce. « Et là aussi il y a urgence » affirme François Daney de Marcillac. « Tout peuplier doit être utilisé ou stocké dans les six mois sinon il est perdu. Et c’est bien là le problème car on ne sait pas où les mettre. Quant aux résineux, il faut les stocker sur des aires vastes, les arroser et retraiter l’eau. »
Ensuite, il faudra donner la possibilité aux propriétaires de renouveler leur bois. Si le chêne se régénère de lui-même, le peuplier doit être replanté. « On considère qu’il y a par terre la production de sept ans de récolte en peupliers. Or, les pépiniéristes n’ont pas un stock suffisant, ils n’ont pas de quoi planter pour sept ans. Alors comment faire ? » Le président du Syndicat Forêt Privée du Gers dit espérer des aides conséquentes du gouvernement mais aussi de l’Europe et de la Région. Christophe Rande verrait également d’un bon œil que les grandes régions forestières françaises dépêchent sur place bûcherons et débardeurs pour venir prêter main forte aux Gersois. « Si on ne nous aide pas, c’est un pan entier de la ruralité qui va tomber. »

Déblaiement, stockage, indemnisations, les sujets d’interrogation ne manquent pas. Une question reste également en suspens : quelle est la dangerosité d’une telle quantité de bois à terre ? Les arbres sont tombés par endroits les uns sur les autres, tels des dominos. Lorsque viendront les beaux jours, le risque d’incendie ne sera-t-il pas démultiplié ? La forêt ne manque-t-elle pas de coupe-feu ?

(1) La forêt privée gersoise concentrait jusqu’ici 71 000 ha de feuillus, dont 85 % de chênes, 4 % de peupliers, 11 % de chênes rouges et de noyers, et plus de 5 000 ha de résineux dont 55 % de pins maritimes, 20 % de pins laricio , 12 % de douglas et 13 % d’autres résineux.
(2) La CPB est née l’an dernier de la fusion de la Cosyga (Coopérative des sylviculteurs gascons) et de la CPB des Pyrénées Atlantiques. Elle regroupe 5000 adhérents, basés dans les départements 32, 64 et 65.



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