Agriculture biologique :
le bon sens paysan

par Béatrice Millésime 15 décembre 2008

244 des 8 195 exploitations agricoles gersoises ont fait le choix d’une agriculture biologique. Selon la chambre d’agriculture, elles seraient même davantage, 280 environ, mais toutes n’ont pas fait la démarche de se faire connaître auprès de l’Agence bio, qui enregistre les notifications des producteurs. En terme de superficie, cela représente près de 14 260 ha sur un total de 470 389 ha. Le bio n’est pas et ne sera sans doute jamais une agriculture dominante. Pour autant, les démarches de conversion sont en hausse. Comme l’attirance des consommateurs pour le bio est également croissante, cela tombe plutôt bien. Le problème est que l’offre n’est pas à la hauteur de la demande.

Le bio n’est pas encore entré dans les mœurs. Il fait encore rire, il fait encore snob mais petit à petit l’opinion à son égard change. Qu’ils soient petits comme Le Tournesol à l’Isle-Jourdain, ou gros comme le Biocoop à Auch, les magasins bio voient leur activité augmenter. De leur côté, les producteurs sont de plus en plus nombreux à s’informer sur la manière de quitter l’agriculture conventionnelle. La difficulté pour eux consiste à franchir le pas et s’engager vers un mode de production biologique. Passer en agriculture bio est une démarche de longue haleine.

Deux ans pour se convertir

En 1999, les producteurs gersois certifiés bio étaient au nombre de 85. Dix ans plus tard, ils sont presque trois fois plus nombreux. Au nombre de 244 officiellement, les exploitations bio avoisineraient même les 280 d’après la chambre d’agriculture. Quoiqu’il en soit, l’agriculture biologique couvre 3 % de la surface agricole utile (SAU) gersoise. Un chiffre supérieur à celui enregistré au niveau national (2 %) mais qui est loin des objectifs du Grenelle de l’environnement. D’après l’accord, il faudrait à l’horizon 2012 que 6 % de la surface agricole française soit bio. Des moyens financiers ont été mis en place pour parvenir à ce chiffre. Ils ont même été réévalués à la rentrée puisque les aides à la conversion, qui étaient jusqu’ici plafonnées à 7 600 euros l’an, ne le sont plus désormais. Ce déplafonnement a pour but d’inciter les producteurs à convertir leurs terres.

Pour le directeur du Gabb 32 (Groupement des agriculteurs biologiques et biodynamiques), ce n’est pas trop tôt. « Le développement du bio est en suspens depuis 2002 », indique Christian Ponticelli. « Depuis que l’Etat a décidé de suspendre les contrats territoriaux d’exploitation, qui permettaient un accompagnement financier des conversions vers l’agriculture biologique. » Et ce ne sont pas les nouveaux contrats Etat-Région de 2007 qui ont arrangé les choses. « Jusqu’en 2006, les contrats de plan disposaient d’un volet agricole conséquent, en particulier en Midi-Pyrénées où le volet bio était le plus important de France » explique Christian Ponticelli. « Avec les nouveaux contrats de projets, le volet agricole a disparu. Il n’a pas été remplacé. » Alors, lorsqu’on lui parle déplafonnement des aides, le directeur du Gabb 32 reste prudent. « Les critères d’attribution restent à déterminer. Nous devrions en savoir plus en février. » Le Gabb 32 souhaite que les critères en question soient assis sur le nombre de personnes travaillant sur l’exploitation.

En 2008, ce sont 25 agriculteurs qui ont fait le choix de transformer leur agriculture conventionnelle en agriculture biologique. Pour l’heure, la chambre d’agriculture a 15 demandes sous le coude pour 2009. Il s’agit d’éleveurs, de viticulteurs, de céréaliers. La production bio dans le Gers est essentiellement végétale. Sur les 14 260 ha bio, 4 025 ha concernent des céréales, 3 000 des oléagineux. Les producteurs de fruits et légumes sont peu nombreux. Pour Christian Ponticelli, « ceci est dû à l’enclavement du département. Et à la faible population. »

La durée de conversion est estimée à deux ans pour les grandes cultures ou l’élevage, trois ans pour l’arboriculture ou la viticulture. Le temps nécessaire pour que le sol redevienne sain. Lorsqu’il s’oriente vers le bio, l’agriculteur s’engage pour une durée de cinq ans et reçoit des aides à la conversion pendant toute cette durée. S’il se désengage pendant ce laps de temps, il doit rembourser les aides. Au-delà de cinq ans, il fait ce qu’il veut. Pendant le temps de la conversion, l’agriculteur continue de vendre ses produits dans le circuit conventionnel.

Un contact direct avec le consommateur

Faire une « conversion » revient à se passer de l’utilisation de produits phytosanitaires et exercer un plus grand contrôle mécanique et humain des mauvaises herbes. Plus exigeante, la production biologique est également plus précise. « Il faut calculer les dates de passage de l’outil » explique Aurore Abadie, en charge du bio à la chambre d’agriculture. « Plus exigeante, moins facile, l’agriculture bio est également plus utilisatrice de carburants. Mais l’agriculteur s’y retrouve sur le prix des pesticides. L’agriculteur est plus souvent aux champs. Et s’il utilise les mêmes outils pour le travail du sol, il lui faut des outils spécifiques pour le désherbage. » Quant à l’éleveur, un passage au bio signifie pour lui une conduite différente des prairies, une fertilisation non chimique de ces dernières, des traitements nouveaux pour les animaux.

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Quatre membres de l’association A la ferme devant leur futur magasin

Pour être reconnu producteur bio, l’agriculteur devra obtenir une certification. Ceux qui ont franchi ce cap ne tarissent pas d’éloges sur ce nouveau système de production qui s’apparente, selon eux, à un retour au bon sens paysan. C’est le cas des neuf producteurs de Pavie, Mirande ou Seissan qui ont décidé de s’associer pour vendre leurs produits à la ferme. Menée par Christine Taverne, productrice de brebis laitières bio à Pavie, l’association "A la ferme" ouvrira un magasin de vente directe le 17 janvier. Il sera situé sur sa propriété, lieu-dit Les Thermes. « J’ai eu envie un jour de faire quelque chose, explique-t-elle. J’avais une salle de plus de 30 m2 disponible. Alors, pourquoi ne pas en faire profiter les autres ? »

Six des neuf producteurs sont certifiés bio, les autres travaillent dans les conditions du bio mais n’ont pas encore fait les démarches pour obtenir une certification. Les produits proposés seront des fromages, de la viande, des légumes, des plats préparés à base de canard et d’agneau, de la tisane, du miel, de la confiture, ou de l’huile. Ils seront vendus au même prix que sur les marchés, plus 10 % « ce qui nous différencie des magasins où les marges avoisinent les 30 % », indique Christine Taverne. Le magasin sera ouvert les vendredi, samedi, dimanche, lundi et mercredi de 10 heures à 19 heures.

Pour Xavier Levanier, producteur de miel et céréales, « le bio est un retour aux méthodes traditionnelles. Dans l’agriculture conventionnelle, le sol sert de support, c’est tout. » Et qui dit retour à une nourriture de qualité dit vente directe aux consommateurs. C’est le but de cette association. C’est le but des Amap également (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne). Au nombre de huit dans le département, ces Amap sont des associations de consommateurs qui créent un partenariat avec des producteurs. Philippe Castin les connaît bien. Producteur de légumes bio sur Gimont, il ne travaille qu’avec des Amap. Dans sa ville, d’abord, mais aussi à Auch, Seilh et Colomiers. « Cela répond au besoin de renouer la confiance entre producteur et consommateur, explique-t-il. Le contact est direct. Les gens paient avant d’avoir le produit. »

Philippe Castin avoue être un peu victime de son succès. Il livre actuellement 110 paniers alors que sa capacité maximale est de 150. Le prix des paniers est de 22 euros. Le nombre de kilos de légumes varie en fonction des saisons, « mais cet été avec les tomates, les paniers ne faisaient pas loin de 20 kilos », indique-t-il. La distribution des paniers se fait soit dans sa ferme de Gimont soit chez un membre de l’association. « Nous poussons tous les agriculteurs qui s’installent à aller au-delà de leur champ, vers le consommateur » indique Christian Ponticelli. On n’échappera pas à une économie qui soit en phase avec la réalité. » A l’échelle locale comme à l’échelle internationale. « On produit 102 % des besoins alimentaires dans le monde. Le bio apporte sa part de réponse. »

Le problème de l’agriculture biologique est qu’elle n’est pas assez développée. Pas assez structurée. En particulier dans le Gers. Cela pose des problèmes multiples. Pour les petits magasins, pour les restaurations collectives, pour les consommateurs en général.

Le barrage du prix

La critique souvent faite à l’encontre du bio est la cherté des produits. Offre peu importante, agriculture non intensive, producteurs pas assez structurés, nécessité d’une main d’œuvre plus importante, les explications sont nombreuses à cela. Beaucoup relativisent néanmoins cette cherté. « Si les produits sont chers dans les magasins c’est que les marges sont trop importantes, et si c’est le cas sur les marchés, c’est qu’il ne s’agit pas de producteurs mais de revendeurs », assurent les membres de l’association A la ferme. « Quand on compare tout, l’agri bio est bien moins coûteuse », souligne Christian Ponticelli. « Sur le moyen ou long terme, on obtient des coûts de dépollution en baisse, un coût de sécurité sociale moins élevé, et des emplois en plus puisque le bio nécessite 30% de main d’oeuvre supplémentaire. Et chaque emploi est précieux en milieu rural. »

Pour Pierre Pujos, co-gérant de Biocoop à Auch, les prix ne sont pas si élevés que l’on veut bien le dire : entre 1,90 2,60 euros le kilo de pommes, 2,20 euros le kilo de carottes ou 1,70 les courges... « On peut très bien se nourrir en étant au RMI » indique-t-il. « Nous avons d’ailleurs des clients qui sont dans ce cas. Evidemment, il ne faut pas acheter de la viande, mais on a un rayon en vrac, sans emballage, qui marche très bien. On peut y trouver de la farine, du riz, des pâtes. » Le panier moyen de Biocoop tourne autour de 32 euros. « On essaie de travailler avec des producteurs locaux, il y en a malheureusement peu dans le Gers. Alors, on va dans le Lot-et-Garonne. On fournit des débouchés à pas mal de producteurs. Ce qui manque aujourd’hui, ce sont les produits transformés. »
Malgré son succès, Biocoop n’a pas l’intention d’ouvrir d’autres magasins dans le département. Il souhaite par contre étendre sa surface de vente auscitaine, qui, avec ses 200 m2 de surfaces de vente, devient trop petite, notamment pour stocker les produits.

Pour que le bio aille davantage à la rencontre des consommateurs, la chambre d’agriculture s’est engagée dans un programme d’action de structuration des filières. Les filières concernées sont la viande, les liliacées (ails, oignons), les légumes secs et les vins. La chambre pense créer un groupement multiproducteurs avec ces quatre familles de produits pour aller vers la moyenne distribution et les cantines. Concernant ces dernières, le conseil général a décidé d’introduire des produits bio dans les collèges à partir de 2009. Mais là aussi, le problème de l’offre risque de se poser. Vu le peu de structuration de la filière, le pari n’est pas gagné.



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